Entrevue avec Lee Hirsch

Le réalisateur d’Intimidation répond à nos questions

Par Martin Gignac - Collaborateur - Cineplex.com le 10 avril 2012
Nouvelles cinématographiques, Bandes-annonces, Entrevues, Cinéma américain



À toutes les époques, il y a eu de l’intimidation. Surtout à l’école primaire et secondaire. Des enfants deviennent les boucs émissaires de leurs camarades de classe et les conséquences sont souvent tragiques, alors que plusieurs victimes peuvent finir par se suicider. Le cinéaste Lee Hirsch a décidé de traiter de cet important phénomène universel dans le documentaire Bully (Intimidation en français) où il donne la parole à des adolescents qui se font intimider et aux parents dont les enfants se sont enlevés la vie. Un sujet essentiel qui fera jaser dans les chaumières.

Cineplex s’est entretenu avec le réalisateur lors d’une conversation téléphonique.

CINEPLEX : Est-ce que vous pensez que de nos jours, avec l’Internet, Facebook et la popularité des téléréalités où cela semble être la norme d’humilier des gens, le problème de l’intimidation est pire?

LEE HIRSCH : Je ne sais pas. C’est vrai qu’il y a de la violence dans notre société et que la cruauté semble bien se vendre, surtout à la télévision. Est-ce que tout ça a un impact? Je pense que oui. Surtout que l’intimidation a pris de nouvelles formes. Même lorsque tu es chez toi, dans ta chambre, elle te suit par l’ordinateur, le cellulaire. Mais l’intimidation existe depuis tellement longtemps. Elle est presque devenue socialement acceptable. Et c’est quelque chose qui doit changer.

CINEPLEX : Des millions d’enfants se font intimider à chaque année et la plupart se taisent. Cela a été facile de trouver des gens qui voulaient témoigner devant la caméra?

LEE HIRSCH : Oui, ça l’était. En plus des personnes qui apparaissent dans le film, il y a beaucoup plus de familles et de personnes qui nous ont raconté leurs histoires qui étaient si tristes et déchirantes. Ça semblait faire du bien aux gens de s’ouvrir à nous.

CINEPLEX : Même si vous avez mis une caméra dans un autobus scolaire, cela n’empêche pas des enfants d’intimider verbalement et physiquement un autre enfant. Comment peuvent-ils être désensibilisés à ce point?

LEE HIRSCH : Avec le temps, la caméra faisait comme partie des meubles. Les gens l’oubliaient et ils revenaient à leurs occupations habituelles. Et comme ça faisait longtemps que les jeunes intimidaient leur victimes, ils continuaient, comme si de rien n’était.



CINEPLEX :
On voit dans le film que les parents sont parfois impuissants devant la situation lorsqu’ils apprennent que leurs enfants se font intimider. Qu’est-ce qu’ils peuvent faire?

LEE HIRSCH : Ils doivent parler avec leurs enfants, être réellement avec eux, les appuyer, et pas seulement leur conseiller de répliquer. Parce que ça ne va rien changer. Ils doivent les supporter inconditionnellement, leur dire de ne pas avoir honte, qu’ils sont avec eux dans ce combat. Ils doivent aller voir l’école, les directeurs, les commissaires scolaires, les réunions de parents, pour leur dire qu’il y a un problème, qu’il y a de l’intimidation qui se fait sur une base régulière. Parce que ce sont des cicatrices qui sont profondes et qui ne s’oublieront pas de sitôt. Ce qui est formidable avec ce film, c’est que les gens vont le voir en famille et après, ils sont confortables pour en parler.

CINEPLEX : À plusieurs endroits dans le documentaire, on voit des directeurs d’école qui balaient du revers de la main la situation, en disant que les enfants ne sont que des enfants, que c’est normal. Croyez-vous que cette mentalité est répandue?

LEE HIRSCH : Je pense malheureusement que oui. C’est quelque chose de trop commun, qui est encore perceptible de nos jours. Il faut s’attaquer aux clichés, changer les mentalités, comme quoi ces gestes font partie de l’enfance, que l’intimidation ne laisse pas de trace, que ça va seulement te rendre plus fort, que c’est un rite de passage. Parce que c’est faux.

CINEPLEX : Il y a eu une polémique aux États-Unis où le système de classification voulait classer ce film pour les adultes seulement. Même si le sujet leur était adressé, les enfants et les adolescents devaient absolument être accompagné d’un adulte…

LEE HIRSCH : Je pense que ç’a mis beaucoup de gens en colère. Une pétition a circulé et plus d’un demi millions de personnes l’ont signée. C’est vraiment incroyable. C’est si facile d’accéder à un film violent, mais lorsqu’on traite d’un thème sérieux, important, qui aide positivement les familles et la société, on se fait pointer du doigt pour le langage qu’utilisent les personnes du film. Ça ne fait pas beaucoup de sens. Au moins, ils sont revenus sur leur décision. Par chance, le système canadien de classification n’a pas emboîté le pas et tout le monde peut voir le documentaire.

CINEPLEX : Êtes-vous toujours en contact avec les jeunes qui apparaissent dans le film?

LEE HIRSCH : Oui, bien sûr. Ils représentent beaucoup pour moi. Je prends grand soin d’eux. Plusieurs des enfants parlent de la situation qu’ils ont vécue. Ils font des entrevues avec la presse. Ce sont presque des petites vedettes rock. Ils sont impressionnants, ils ont tellement plus confiance en eux et on sent qu’ils sont maintenant heureux. Ils ont dorénavant une voix, ce que plusieurs personnes qui se font intimider n’ont pas et qu’elles ont terriblement besoin pour dénoncer ce qu’elles vivent, pour rappeler qu’elles ne sont pas seules dans leur situation.

Intimidation prend l’affiche le 13 avril.

Intimidation, Lee Hirsch

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