Jean Dujardin offre une performance qui laisse sans voix dans
The Artist. Rencontre en technicolor.
Impossible d’imaginer un projet plus casse-gueule. Pourtant,
Jean Dujardin a accepté de tenir le haut de l’affiche d’un film muet et en noir et blanc. Alors que la terre tourne en 3D, il s’offre dans
The Artist de grandes retrouvailles avec le réalisateur
Michel Hazanavicius (qui a signé les deux volets des comédies
OSS 117). Le résultat transcende l’hommage simple et facile au cinéma des années 1920. Il s’agit plutôt d’un étrange objet cinématographique non identifié, qui a séduit la critique. Tous ont salué la prestation de l’acteur français, qui n’a pas volé son Prix d’interprétation masculine au dernier Festival de Cannes. Notre rédacteur en chef l’a rencontré.
Parlez-moi de la moustache que vous arborez dans le film.
J’adore ça. J’en rêvais. Je suis tombé sur une image de
Clark Gable qui avait une petite moustache. Je suis arrivé à Los Angeles avec une très grosse moustache à la française en disant: «Voilà, vous allez me faire maintenant une jolie petite moustache années 1920.» Je voulais me démarquer des
OSS 117 et je me suis dit que c’était l’époque de
Max Linder ou
Douglas Fairbanks. Ça correspondait plutôt pas mal.
Était-ce votre premier voyage à Los Angeles?
Oui, tout était nouveau pour moi.
Est-ce qu’Hollywood était un fantasme pour vous?
Oh non, ce n’était pas un fantasme, c’était une expérience. J’étais à la fois acteur et touriste. Je découvrais un peu tout. Je crois que les supermarchés m’intéressaient autant que les studios de la Warner. J’ai été à l'affût de tout. C’était un merveilleux cadeau. C’est comme lorsque le cinéma rejoint aussi un peu la vie, où tout se mélange. C’est assez agréable, non?
Vous avez la réputation de vous préparer énormément pour vos rôles. Une grosse partie de la préparation est normalement d’apprendre ses répliques. Comment vous êtes-vous retrouvé sans elles?
Jusqu’à la veille du tournage, j’avais encore des petites craintes. Évidemment, j’aime bien m’appuyer scolairement sur le texte, mais là je ne pouvais pas. Il a fallu passer par autre chose. Il a fallu que je me fasse une petite formation accélérée de films en noir et blanc, que je découvre aussi ce cinéma muet que je ne connaissais pas. Je connaissais les films de Chaplin, la pantomime, mais pas du tout les autres, les Murnau. Je me suis rendu compte, finalement, qu’on pouvait effectivement raconter un film en noir et blanc muet. Et puis avec les essais lumière, caméras, costumes et maquillage, tout est devenu vrai. Voilà! Puis, on joue simplement. On oublie qu’il n’y a pas de prise de son. Ça n’est pas notre problème. Ça, c’est très technique.
La presse européenne a snobé la sélection de votre film à Cannes en disant: «Dujardin est un acteur commercial et non un acteur de festival.» En Amérique, Brad Pitt peut faire un film commercial comme un long-métrage dans la veine de The Tree of Life et on salue sa polyvalence. Pour les Français, il semble y avoir un immense fossé…
Ben oui, vous avez sûrement une croûte en moins. Nous on a encore ce filtre-là. Vous avez raison de le mentionner. Il faut que ça bouge. Je pense que ça a tendance à bouger là, déjà, ça commence un petit peu. Vous savez, on est gelé dans une image parfois. En même temps, je comprends aussi. J’ai eu un parcours un peu improbable. J’ai commencé avec des sketches en télé. C’est plus simple pour tout le monde d’étiqueter et de mettre les gens dans des boîtes.
Vous voudriez en faire votre combat?
Non, ce n’est pas du tout mon combat. Je ne suis pas du tout revanchard. Évidemment, j’y pense, mais je ne suis pas dans cette dynamique-là. Ça ne m’intéresse pas. J’ai la foi. J’ai envie de défaire plein de choses.
Vous vous êtes agenouillé devant Robert De Niro lorsqu’il vous a remis votre prix d’interprétation à Cannes. Pourquoi?
Parce qu’il fallait le faire, il fallait chercher l’adoubement, comme un chevalier. Il fallait absolument se mettre à genoux devant
Robert De Niro. C’est
Gilles Lellouche qui m’a dit: «Si tu y vas, il faut que tu te mettes à genoux», et puis ça a fait son chemin. Spontanément, j’ai croisé le regard de De Niro et je me suis dit: «Bien sûr, il faut se mettre à genoux, pour tout ce qu’il nous a donné.» Puis, je me suis peut-être autorisé à faire un peu de spectacle à ce moment-là. Je n’avais pas envie de feindre l’émotion. Je voulais être dans l’instant. Ça m’effraie, moi, de rentrer sur scène et de parler. C’est comme lire un texte à l’église, il y a des choses que je ne peux pas faire et prendre la parole devant les gens, c’est très compliqué. Jouer devant 5000 personnes, je n’ai pas de soucis, mais dès que c’est moi... Donc, je pense que ça m’a aidé aussi à aller jusqu’au micro.
Les distributeurs américains parlent déjà de la course aux Oscars…
Je ne sais pas ce que c’est. On m’en a parlé. Effectivement, ça va être beaucoup de relations publiques. C’est serrer des mains. C’est dire bonjour. C’est une campagne. Voilà, c’est ce qu’on m’a dit. Ce n’est absolument pas mon métier. Je n’ai aucune référence, je ne sais pas du tout où je vais.
Vous prononcez deux petits mots en anglais dans tout le film. On y décèle tout de suite un très gros accent.
(Rires) Je sais! On m’a donné une coach québécoise. Elle est très sympa d’ailleurs! On va essayer de causer et de faire du training. Plus jeune, j’ai rejeté l’anglais, je paye mes années de cancre.
C’est quand même surprenant que des Français fassent un film à Hollywood sur le cinéma muet.
C’est bien ça, on leur est passé devant là. C’était sous leur nez et ils n’ont rien vu. C’est formidable, ça, ça déconne. Oui, c’est leur histoire. Ils sont flattés qu’on parle de ça aussi. En même temps, c’est aussi un peu notre histoire le cinéma, quand même un petit peu.
Quels souvenirs gardez-vous d’Un Gars, une fille?
Un très bon souvenir, une très grande liberté et une très grande chance. C’est aussi et surtout la rencontre avec ma femme.
Pour ou contre Guy A. Lepage?
Pour, évidemment pour. Pour sa clairvoyance, pour tout ce qu’il m’avait prédit à l’époque quand j’ai passé le casting en France. Tout s’est avéré exact. Alors, je ne sais pas si c’est une fée, mais je pense qu’il m’a fait un bien fou. Je le vois peu. J’aimerais bien le revoir et faire enfin son émission Tout le monde en parle d’ailleurs, ce serait amusant. J’aimerais le connaître un peu plus.
Saviez-vous que?
La Palm Dog
Jean Dujardin n'est pas le seul acteur du film à avoir été couvert de lauriers à Cannes. En effet, la star à quatre pattes de
The Artist (Uggy, qui interprète le rôle de Jack) a également reçu la "Palm Dog" qui, comme son nom l'indique, récompense la meilleure prestation canine de la Croisette.