En campant son dernier film dans une salle de classe, le réalisateur
Philippe Falardeau nous invite à tirer des leçons de l’immigration. Rencontre avec
Monsieur Lazhar.
Pour
Philippe Falardeau, le cinéma est un jeu d’enfant. Après avoir signé
C’est pas moi, je le jure!, mettant en vedette une ribambelle de jeunes acteurs, le voilà qui s’entoure à nouveau d’une marmaille dans son plus récent film,
Monsieur Lazhar, à l’affiche ce mois-ci.
«Mais le contexte est complètement différent», nuance-t-il lorsqu’on le joint chez lui. «
C’est pas moi, je le jure! était davantage un film pour enfants;
Monsieur Lazhar s’adresse beaucoup plus aux adultes.»
Repoussant une fois de plus les frontières du septième art québécois, le réalisateur s’attaque à une thématique peu abordée au grand écran: celle de l’immigration. Grand gagnant de La Course destination monde 1992-1993, une émission de télé qui l’a conduit aux quatre coins du globe, Falardeau caressait depuis longtemps l’envie de s’attaquer au sujet. «Le problème, c’est que je ne voulais pas tourner un film didactique sur les nouveaux arrivants, explique-t-il. J’avais envie de raconter une histoire humaine, mais je ne savais pas comment m’y prendre.»
Enfants de cœur
C’est dans l’obscurité du Théâtre d’Aujourd’hui, à Montréal, que le réalisateur de
Congorama a trouvé l’inspiration. Sidéré par la pièce
Bashir Lazhar, créée il y a quatre ans par l’auteure québécoise
Evelyne de la Chenelière, Falardeau a décidé illico d’adapter le texte au grand écran.
Seul hic: l’œuvre ne mettait en scène qu’un seul comédien. «Je suis allé voir la pièce avec mon producteur. Il ne comprenait pas comment j’allais y parvenir, confie-t-il. Au contraire, c’était parfait pour moi: l’absence de personnages me donnait toute la latitude pour enrichir le scénario.»
Ironiquement, celui qui ne voulait pas réaliser un film didactique a choisi de s’attaquer à une histoire se déroulant… dans une école primaire. Le long-métrage démarre avec une scène coup-de-poing: un enfant de sixième année (
Émilien Néron) découvre son enseignante suicidée dans sa classe. Après ces tragiques événements, surgit de nulle part Bashir Lazhar (
Mohamed Fellag), un homme qui offre à la directrice d’école désemparée (
Danielle Proulx) de reprendre la classe sous son aile. Les élèves, encore bouleversés, doivent rapidement s’habituer à ce prof d’origine algérienne nouvellement arrivé au Canada.
Gens du pays
Alors qu’enseignant et élèves apprivoisent peu à peu leurs différences culturelles, nul ne se doute du drame qui se joue dans la vie privée de Lazhar. En danger de mort dans son pays d’origine, ce réfugié est menacé d’expulsion par le gouvernement canadien. «Je ne peux pas blâmer quelqu’un qui essaie d’améliorer son sort en quittant un pays où sa vie est compromise, explique Falardeau. Je donne toujours le bénéfice du doute à un immigrant, même s’il s’y prend illégalement.»
Pour approfondir la question, le cinéaste a pu consulter son acteur principal,
Mohamed Fellag, un Français d’origine algérienne ayant vécu la même histoire que son personnage. «Il a dû quitter son pays en 1992 parce qu’il était menacé de mort», raconte Falardeau. L’expérience de tournage a-t-elle été pénible pour son comédien? «Si elle l’a été, il ne m’en a pas trop parlé. Ce qu’il a dû trouver le plus dur, c’est ma façon de travailler: j’ai tendance à diriger beaucoup les acteurs. Je sais ce que je veux.»
Cette façon de faire lui a été utile pour guider ses jeunes comédiens. «Dès que je perdais leur attention, je chantais une sorte de rap pour ravoir le silence. Mais les enfants sont habitués en classe. Même en plein été, ils savent qu’ils ne peuvent pas parler quand il y a un adulte à l’avant. C’était parfait pour moi.»
Et malgré le contexte scolaire du film, Falardeau ne s’adresse pas à de jeunes élèves. «C’est d’abord avant tout un drame humain. Je trouvais ça beau de camper l’histoire dans une école parce que tout le monde y est passé. Qu’on soit d’ici ou d’ailleurs.»
Sans frontières
Il n’était pas encore sorti sur nos écrans que déjà
Monsieur Lazhar avait son passeport pour la gloire. En août, le long-métrage était récompensé au prestigieux Festival de Locarno, en Suisse, alors que le mois dernier, il était présenté en compétition au Festival international du film de Toronto.