Double jeu: Entrevue avec Jake Gyllenhaal

Double jeu: Entrevue avec Jake Gyllenhaal

La plus récente édition du Festival international du film de Toronto s’est entamée avec une bonne dose de fierté québécoise. La vedette hollywoodienne Jake Gyllenhaal a défilé non pas une, mais deux fois aux côtés du réalisateur trifluvien Denis Villeneuve.

Le tandem a d’abord présenté Prisonniers au prestigieux théâtre Elgin. Ovationné, le thriller a été louangé tant par les festivaliers que par la critique. Il a depuis généré plus de 122 millions $ au box-office mondial.

Le lendemain, le duo récidivait avec la première d’Ennemi. Rappelant l’univers de David Lynch, l’étrange récit s’inspire du roman L’Autre comme moi de l’écrivain portugais José Saramago, lauréat du prix Nobel de littérature en 1998. Dans un Toronto plutôt gris, on y suit un professeur d’histoire (Gyllenhaal) à la recherche de son sosie identique, découvert avec stupéfaction dans un film. Une présence mur à mur pour Gyllenhaal qui y campe un personnage et son double.

«Le principal effet spécial dans Ennemi, c’est Jake Gyllenhall, explique Denis Villeneuve en entrevue pour Le magazine Cineplex. Les spectateurs doivent croire qu’il vient de rencontrer le reflet de lui-même. Jake doit camper un homme et son jumeau, et les jouer dans différents registres.»

La première torontoise a cependant polarisé le public. Certains ont été fascinés alors que d’autres n’y ont rien compris. Plusieurs ont d’ailleurs quitté la salle après 20 minutes. Mais ceux qui sont restés se sont laissés emporter (non sans se gratter un peu la tête...). Le magazine Variety a dit du film qu’il est «assez mystérieux pour que plusieurs cinéphiles souhaitent le voir deux fois.»

Applaudi par l’Académie canadienne du cinéma et de la télévision, Ennemi domine les nominations aux prix Écrans canadiens (anciennement les prix Génie) qui seront décernés au début du mois. L’œuvre s’illustre dans 10 catégories, dont celles du Meilleur film et de la Meilleure réalisation. Aussi en lice pour le titre du meilleur acteur: Jake Gyllenhaal.

Dans l’un de ses rares tête-à-tête avec un journaliste, la vedette s’est confiée au directeur de notre publication.

 

Notre dernière rencontre remonte à Souvenirs de Brokeback Mountain, il y a 9 ans. Ai-je la même personne devant moi?

Absolument pas. Tellement de choses ont changé. À l’époque, je crois que j’étais renversé par l’accueil reçu par le film. Je ne l’avais pas vu venir. Je pense que tout le monde a été un peu pris par surprise. Mais ce qui a le plus changé, c’est ma volonté d’essayer d’être honnête et franc dans mon travail ainsi qu’avec les gens que j’aime... De m’en approcher le plus possible, quoi. C’est quelque chose que j’ai toujours su, au fond. Pas que je ne l’étais pas avant, mais au milieu de la vingtaine, on ne pense pas trop à ces choses-là.

 

Après Souvenirs de Brokeback Mountain, vous avez fait quelques films, dont Prince of Persia: Les Sables du temps. Vous imaginiez-vous devenir le héros de films d’action?

(Rires). Je ne peux pas faire des choses auxquelles je ne crois pas. Parfois, on me dit: «Fais juste le film et amuse-toi.» Je ne peux pas m’amuser tant que je n’ai pas trouvé une part de vérité dans ce que je fais. Même quand ce n’est pas un film d’action, c’est le feeling que je dois ressentir. Je sais que je ne peux pas m’investir dans un projet si je n’y crois pas entièrement.

 

Quel était le plaisir de jouer dans Ennemi?

Je crois que c’était l’exploration. Explorer les endroits les plus merveilleux, les plus sombres, et vivre l’expérience avec quelqu’un dans le même état d’esprit que moi. Vous savez, parfois on partage quelque chose, et ça nous inspire autre chose et on bâtit là-dessus. Il n’y avait pas de but à atteindre, on explorait et c’était plaisant.

 

Compreniez-vous l’histoire que vous étiez en train de tourner?

Oui et non. Je savais surtout qu’il fallait que je plonge. Je me souviens qu’à un moment donné, j’ai regardé Denis et je lui ai dit: «C’est génial ce qu’on fait, mais est-ce que ça va vraiment donner un film?»

 

Comment Denis Villeneuve vous a-t-il vendu le projet?

Il m’a envoyé le scénario. Je comprenais la quête d’identité et la lutte que ça représentait. À l’époque, je venais de quitter Los Angeles pour New York; j’y vis depuis un an. Je me demandais dans quel genre de films je voulais jouer et quelles histoires je voulais raconter. Je me questionnais sur beaucoup de choses et c’est arrivé à ma porte. Ça correspondait étonnamment à tout ce que je vivais, alors je suis allé prendre quelques verres avec lui [Denis Villeneuve]. La nature plutôt sombre, étrange du sujet et sa personnalité attachante, c’était le parfait mélange pour moi. C’est génial que des gens avec une bonne âme comme lui n’aient pas peur de la violence, de la noirceur, de la rage, et qu’ils veuillent les explorer, mais avec une part de bonté. Pour moi, c’est l’équation parfaite.  

 

Scorsese a DiCaprio, Steve McQueen a Fassbender. Peut-on dire que Denis Villeneuve a Gyllenhaal?

Je ne sais pas, vous devriez lui demander.

 

L’idée vous plaît?

Oui, beaucoup. J’adorerais retravailler avec lui. Je crois que plus on travaille ensemble lui et moi, plus on en apprend, sur l’autre et sur nous-même.

 

Ennemi a été tourné à Toronto. Trouvez-vous que ce choix a donné un certain relief au film?

Je crois que Toronto est aussi à la recherche de son identité. La ville elle-même se cherche en quelque sorte. Il y a tellement de cultures formidables qui essaient de trouver son centre. Je le vois à Toronto. En même temps, il y a une noirceur constante sur la ville. Et c’est ce que Denis a capté dans le film. C’est aussi un endroit où on a tourné beaucoup de films, en prétendant souvent que ça se passait ailleurs.

 

Est-ce que le choix d’une ville peut directement influencer votre jeu d’acteur?

Totalement. Dernièrement, j’ai tourné le film Nightcrawler à Los Angeles. On tournait tout près de ma première maison; c’était une expérience très étrange. Ça m’influençait de travailler où j’avais grandi, c’était bizarre. Personnellement, j’aime être loin, dans un endroit inconnu. C’est ce que j’ai ressenti avec Ennemi.

 

Mon barbier m’a confié que de plus en plus de gars optent pour la barbe «Jake Gyllenhaal». Grâce à vous, la pilosité faciale des hipsters a maintenant un nom. Serez-vous bientôt
à l’origine d’une nouvelle tendance?

(Rires). Aucune idée; je ne m’en rends pas compte. Je m’apprête à tourner un film sur l’Everest. Alors, j’espère que ça incitera des gens à sortir de leur quotidien pour explorer ce qui se passe dehors. Un peu comme moi lorsque je me suis préparé pour mon film. Ça m’a beaucoup calmé. C’était vraiment une expérience formidable de laisser mon téléphone à la maison et de sortir dans la nature. Peut-être que ça en inspirera d’autres…