Fermières

ENTREVUES : Être Fermières avant qu’il ne soit trop tard

Yolande, Thérèse, Francine, Anne-Marie… Ce sont quatre des 35 000 membres du Cercle de Fermières qui sont les têtes d’affiche de Fermières, le nouveau documentaire d’Annie St-Pierre (Migration amoureuse, des making of des films Gabrielle et Monsieur Lazhar). Se déroulant le temps d’une année, ce portrait ludique et révélateur se regarde comme une visite chez les grands-parents : avec humour, simplicité et douceur, où les vieilles histoires d’hier éclairent le moment présent et activent même les espoirs de demain.

Cineplex s’est entretenu avec la jeune cinéaste trentenaire lors d’une journée de presse qui s’est déroulée au bar d’un hôtel du Vieux Montréal…

Qu’est-ce qui t’a a motivé à faire ce documentaire?

Parce que ma grand-mère était dans Les Cercles de Fermières. Elle m’en parlait souvent quand j’étais jeune, mais je n’arrivais pas très bien à comprendre ce que c’était. Et elle n’était pas fermière pour vrai, alors je trouvais ça weird… Il y avait un congrès régional où elle habite et je suis allée voir. Je suis tombée dans un univers complètement inimaginable. Je n’avais d’idée que ça pouvait être aussi puissant, 200 femmes qui débarquent, passées la soixantaine pour la plupart et qui se connaissent toutes. Je trouvais ça extraordinaire. J’avais envie d’aller voir ce monde parallèle.

Filmer ces femmes a été évident?

Non. Il y a une grande beauté au fait de filmer des gens qui ne comprennent pas tous les mécanismes du film. Mais il y aussi certains défis que ça accompagne… Ces femmes-là vivaient et nous on devait aller chercher le petit moment où il y avait une force évocatrice. Et il fallait les assembler après aussi pour donner du sens à tout ça. Sinon, elles étaient dans leur quotidien et un quotidien, on peut le regarder et trouver ça banal et ne rien y voir. Ou on peut décider de le regarder et de voir tout le merveilleux qui en sort.

On sent que l’essai est traversé de thèmes importants…

La grande question qui accompagne les Cercles de Fermière, c’est celle de la transmission. Qu’est-ce qu’on peut transmettre à la génération qui vient après nous? Qu’est-ce qu’on garde de la tradition et qu’est-ce qu’on doit laisser aller? Il y a des choses, forcément, que l’on ne veut pas garder de la génération qui nous a précédée. Mais il y en a d’autres qu’on se doit de garder pour garder notre humanité. Parce que si on ne se transmet plus rien de génération en génération, qu’est-ce qu’on devient?

Le Cercle de Fermières va fêter son 100e anniversaire en 2015. Es-tu confiante pour son avenir? Car la population est vieillissante, peut-être que la relève se fait plus rare et il y a toujours la peur que quelque chose se perde…

C’est un peu ça la question de mon film. En même temps, c’est un peu un wake-up call avant qu’il ne soit trop tard. Des nouvelles retraitées arrivent et veulent en connaître plus. Elles vont avoir une autre façon de participer, différentes de leurs mères. Mais je pense qu’il ne faut pas perdre cette transmission-là de personne à personne, car ça fait partie de notre humanité. Si on perd ça… Mais je pense que ça va durer. J’en parle avec des filles de mon âge et elles veulent toutes y aller.

Selon toi, de quelles façons cette association a été importante pour le Québec?

Je pense que ça a répondu à des besoins spécifiques à chaque époque. Au début, en 1915, les femmes avaient besoin d’avoir des meilleures conditions de vie sur la terre. Elles apprenaient à cultiver, à tisser, à faire un jardin et à avoir des poussins. Dans les années 60, elles n’avaient plus besoin de savoir ça. Mais à travers ces 100 années-là, il y a des choses qui n’ont pas changées. C’est le besoin d’avoir une communauté, de se regrouper, d’être solidaire, d’avoir des amis et d’être valorisé dans ce qu’on sait faire. Ça, ça peut en traverser des siècles.

Tu peux me parler de ta démarche en tant que réalisatrice?

J’aime beaucoup les documentaires de Serge Giguère. J’aime pénétrer à l’intérieur d’un univers parallèle par le portrait, avec une personne. J’ai réalisé cette année Moi aussi je m’appelle Gabrielle où on suit quelqu’un et on a l’impression d’être là. Pour Fermières, il y a plein de procédés cinématographiques que j’ai repoussés. Les images sont belles, le son est travaillé. On a fait ça de façon assez fine. Il n’y a jamais de voix off. C’est toujours la personne qui parle. J’avais vraiment envie qu’on sente qu’on est là, qu’on soit à côté d’elles, qu’on ait l’impression d’être au Cercle de Fermières. J’aime ça quand c’est assez immersif. Le cinéma ce n’est pas fait pour expliquer, mais pour vivre.

 

 

Fermières prend l’affiche le 18 avril.