Potiche

Jouer la cruche


En tournant Potiche, Catherine Deneuve avait envie de s’amuser.

«Nous traversons une période étrange en France. Le monde est tellement lourd, vulgaire. C’est un peu affligeant de voir les gros titres et les couvertures des journaux depuis plusieurs mois», s’attriste-t-elle.

La grande dame du cinéma français est de passage à Toronto pour assister à la première nord-américaine du nouvel opus du réalisateur François Ozon, avec qui elle a déjà collaboré dans 8 femmes, il y a 8 ans.

«C’est un cadeau de faire une comédie avec François Ozon. C’était excitant comme projet», lance-t-elle, visiblement heureuse de défendre ce long-métrage.

L’actrice de 68 ans enchaînera les confidences et les cigarettes pendant une demi-heure dans une suite de l’hôtel Four Seasons de la Ville reine. Vêtue d’une robe portefeuille à motif fauve, sa grâce impressionne. Aucun doute, voilà un monstre sacré du septième art.

Huit, ça suffit

C’est écrit noir sur blanc dans le dossier de presse de Potiche: François Ozon affirme avoir entretenu une relation difficile avec Catherine Deneuve. «Sur le plateau de 8 femmes, nous avons connu des tensions», dit-il.

Le commentaire surprend celle qui campait Gaby dans ce célèbre film choral: «Je ne vois pas du tout. C’est vrai que lorsqu’il a fait 8 femmes, il y avait 8 actrices. Il a voulu tenir ça un peu comme un colonel d’armée. Il voulait que tout le monde soit au même rang. Donc, il était un peu plus distant. Mais entre nous, ça s’est toujours très bien passé. Ah oui, vraiment.»

Elle ajoute même avoir l’impression d’être très complice avec le réalisateur: «Tout comme pour 8 femmes, j’ai été la première actrice à accepter de prendre part à l’aventure, à avoir dit oui à François Ozon. J’aime bien ce genre d’implication. Et l’idée de jouer cette potiche m’attirait beaucoup.»

La comédie Potiche nous ramène en 1977. Dans un univers résolument kitsch, on assiste à un branle-bas de combat au sein d’une usine de parapluies. En raison d’une grève puis d’un malaise cardiaque, un vilain patron (Fabrice Luchini) passe les commandes de l’entreprise à son épouse (Deneuve), qu’il a toujours traitée comme une potiche.

Catapultée à la tête de la manufacture, la bourgeoise au foyer sort de son coma identitaire. Efficace en affaires, maternelle avec les ouvriers, idéaliste en politique et séductrice avec le député communiste (Gérard Depardieu), elle profite de l’hospitalisation de son mari pour dire adieu à sa triste routine. Le film est inspiré d’une pièce de boulevard de Pierre Barillet et de Jean-Pierre Grédy écrite en 1980.

Blonde de service

Deneuve réussit un exploit de taille dans ce long-métrage: celui de surprendre ses fans, alors qu’elle leur en a déjà fait voir de toutes les couleurs. Ici, elle joue au premier degré avec un mélange idyllique de classe, d’espièglerie et de naïveté.

Facile de camper la nunuche? «Pas du tout! En fait, c’est très difficile de toujours jouer au premier degré. Il y a moins de temps de repos. Il faut rester très alerte. Physiquement, ça demande beaucoup d’énergie.»

Pour ajouter au travail, Potiche a été tourné en Belgique, loin du confort de Paris. Mais Deneuve ne s’en plaint pas: «C’est moi qui en ai parlé à François. Je lui avais dit que c’était dommage, lorsqu’on tourne à Paris, de rentrer chez soi le soir et de ne se retrouver que le lendemain.»

«Et il s’en est souvenu. Il m’a dit que, de toute façon, il n’avait pas envie de tourner en studio. Ça aurait été un peu artificiel. Ce n’était pas comme dans la pièce de théâtre où il y avait une unité de lieu. Au cinéma, il fallait qu’on puisse voir l’usine, les gens et tout ça.»

Quel a été le résultat de ce séjour hors de la France? «Il y a eu beaucoup de fêtes durant les fins de semaine. C’était très gai. Heureusement, parce que le film était assez lourd à tourner. Le rythme était très soutenu. J’avais un peu de peur de ça, de ce rythme du tournage, parce que je tournais tous les jours, j’étais pratiquement dans toutes les scènes. François Ozon est quelqu’un qui a beaucoup d’énergie et qui veut tout le temps tourner. Mais c’est bien, parce que ça crée une certaine dynamique.»

Deux hommes en or

Surprise: ce long-métrage est la première rencontre au grand écran entre Deneuve et Fabrice Luchini. «C’est un acteur de théâtre rigoureux qui est vraiment dans son personnage, qui connaît son texte, qui est très intelligent et très brillant. Il est en contrôle. Avec lui, il ne faut pas changer les répliques au dernier moment. Cela n’a rien à voir avec Gérard. C’est vraiment très, très différent. Ils sont à l’opposé.»

Sa voix s’attendrit dès qu’elle parle de son vieil amant Depardieu: «Il est si mignon, Gérard! Je tourne avec lui régulièrement depuis 25 ans. J’ai beaucoup de plaisir à le retrouver. C’est un acteur merveilleux, d’une grande générosité. C’est le partenaire idéal. Toutes les actrices qui ont tourné avec lui l’aiment. On dit parfois qu’il arrive sur un plateau sans être préparé, mais, malgré cela, la magie opère parce qu’il est un acteur prodigieux.»

Lorsqu’on lui demande pourquoi on ne la voit pas plus souvent de notre côté de l’Atlantique, elle répond que les offres ne manquent pas: «Mais des trucs très intéressants, franchement, non. C’est pour ça que je ne fais pas de films en anglais. Les rôles ne sont pas assez intéressants. Je n’ai pas envie d’aller faire des choses comme ça juste pour parler anglais dans un film américain.»

La star rappelle que ses films sont présentés aux États-Unis depuis plus d’un demi-siècle. «Forcément, avec le temps, quelque chose s’installe. Il y a la durée. Ça compte quand même. Au-delà de la notoriété, la durée compte», conclut-elle.

Friser le ridicule

La première scène du film? Une séquence jubilatoire pendant laquelle Deneuve s’extasie devant les animaux qu’elle rencontre en faisant son jogging. Comme une princesse d’un monde merveilleux de Disney, elle sourit aux colombes, écureuils et lapins. Dans son survêtement rouge et blanc, son look sportif serait total... s’il n’y avait pas les bigoudis. «Je trouvais que si je faisais simplement du jogging dans ce costume Adidas, ça aurait eu l’air moderne, parce que beaucoup de filles en portent de nos jours. J’ai donc suggéré les rouleaux sur la tête pour casser ça», explique-t-elle.

Bande-annonce du film

Potiche, un film de François Ozon mettant en vedette Catherine Deneuve, Gérard Depardieu, Fabrice Luchini et Judith Godrèche, prend l'affiche au Québec ce vendredi 13 mai.