La double vie d'Antonio Banderas

La double vie d'Antonio Banderas

Antonio Banderas aime les contrastes. Des preuves? Il vit entre l’Espagne et les États-Unis. Il n’aurait jamais recours à la chirurgie esthétique, mais est marié à Melanie Griffith. Et il fait rigoler avec Le Chat Potté, mais trembler dans The Skin I Live In.

J’arrive à la chambre d’hôtel d’Antonio Banderas, à Toronto, au même moment que son déjeuner. La star entrouvre la porte, lance un regard à l’employé de l’hôtel, puis à moi. Il sourit, me serre la pince, s’empare du plateau et le dépose nonchalamment sur son lit.

«Mon estomac peut attendre, dit-il. Prenons d’abord le temps de parler.»
À 51 ans, une lumière scintille toujours dans ses yeux. On y décèle immédiatement sa fougue. On y retrouve aussi le regard perçant de celui qui était jadis un jeune tombeur, un Don Juan. Le tout contraste étrangement avec les rides sillonnant le contour de ses yeux et ses cheveux poivre et sel.

Ce mois-ci, il prête une fois de plus sa voix au personnage de la franchise Shrek. Le petit chat aux grands yeux noirs sera au haut de l’affiche de son propre film: Le Chat Potté. L’histoire prend place avant qu’il rencontre l’ogre.

Également dans un cinéma près de chez vous dès le 18 novembre: The Skin I Live In. Banderas campe le personnage principal de ce film noir, qui réunit l’acteur et le cinéaste espagnol Pedro Almodóvar. La star incarne un éminent chirurgien plastique en quête de vengeance après le viol de sa fille. Le résultat est un mélodrame se situant entre un épisode de Dexter et de Nip/Tuck, mais beaucoup plus violent, sensuel et sexuel.


  
Le réalisateur Pedro Almodóvar et Antonio Banderas sur le plateau de The Skin I Live In (Photo de José Haro/ © El Deseo, Courtoisie de Sony Pictures Classics)
Il y a déjà belle lurette, Banderas et Almodóvar avaient tourné cinq films ensemble. En 1991, un sixième était en route, mais l’acteur a tout annulé à la dernière minute pour aller jouer le premier rôle du film hollywoodien Les Rois du mambo. Il admet que le cinéaste n’était pas impressionné et ajoute qu’il est reconnaissant de pouvoir retravailler avec lui 20 ans plus tard. Après tout, c’est Almodóvar qui a fait de l’acteur une star avant même qu’Hollywood entende parler de lui.

Quel drôle de moment pour vous. Ce mois-ci, on vous retrouve dans le rôle le plus frivole de votre carrière, Le Chat Potté, alors qu’au même moment, vous défendez votre personnage le plus sombre dans The Skin I Live In.

Effectivement, c’est intéressant. Je suppose que c’est la nature même de mon travail. J’ai toujours dit que l’art – les films, plus particulièrement – a plusieurs buts. Les films sont tous légitimes s’ils sont faits avec honnêteté. En tant qu’acteur, c’est ce que je fais. Je me vois un peu comme ces acteurs du Moyen-Âge qui jouaient les troubadours sur la place publique en après-midi, puis prenaient leur chariot et leurs accessoires en direction du palais pour aller jouer du Shakespeare. Comme eux, je n’ai pas peur de changer de registre.

Vous avez tout un éventail de rôles.
L’autre jour, quelqu’un m’a demandé quelle était ma scène préférée dans un film. J’ai répondu la fin de 8 ½ de Federico Fellini. Tout le monde se tient la main autour d’un cirque sur fond de musique. Parfois, j’imagine tous mes personnages qui se tiennent la main, incluant le chat, tournant autour de ce cirque.

Parlez-moi du chat.
Bien, voyons voir. Il faut retourner presque 10 ans en arrière, lorsque j’ai commencé à créer ce personnage. La tentation de doubler avec une petite voix aiguë était grande. Mais nous avons décidé d’aller dans la direction opposée. On a plutôt décidé de mettre une voix grave à un chat qui n’est pas censé agir de cette façon. Grâce à cette dichotomie, une comédie est née. Les gens aiment ce personnage.

Maintenant qu’il a son propre film, que va-t-il nous raconter?
Vous verrez toute l’histoire de sa vie, racontée par lui, en 3D.

Vous ne parliez que quelques mots d’anglais à votre arrivée aux États-Unis. Vous prêtez maintenant votre voix à une franchise américaine. Étiez-vous nerveux à l’idée de jouer les séducteurs latinos pour le reste de votre vie?
La vie est fondamentalement faite de perceptions. Quelle est la perception de la réalité et qui crée cette perception? Regardez les personnages que j’ai interprétés en Amérique du Nord. J’ai fait des films d’horreur comme Entretien avec un vampire et des comédies musicales comme Évita. J’ai aussi participé à des films d’action tel Assassins, d’aventures comme La Légende de Zorro et même des films d’action culte comme Desperado. Ensuite, j’ai commencé à faire des films pour enfants avec Spy Kids. Certains me perçoivent comme un romantique latino et c’est impossible pour moi d’y échapper. Je n’ai jamais aimé le concept de «carrière»… À cause d’une carrière, on peut refuser des projets qu’on aimerait faire, qui sont complètement à l’opposé de ce qu’on a déjà fait, mais on se dit: «Qu’est-ce que le public va penser de moi si je joue dans cette comédie frivole? Je ne peux pas la faire à cause de mon image, de ma carrière.» Je déteste ça. Dans un sens, être cohérent n’est probablement pas une bonne idée pour un acteur.

Dans Le Chat Potté, votre personnage a neuf vies. En tant qu’acteur, diriez-vous qu’Almodóvar vous donne ce mois-ci une deuxième vie?
Oui, dans un sens, vous avez raison. Mais ce n’est pas seulement avec Pedro. Tout a commencé il y a trois ans. Quelque chose d’intéressant est arrivé. J’ai rencontré un homme, Ed Limato, un légendaire agent à Los Angeles décédé l’an dernier; il était un vieil homme. Il m’avait dit: «La chose la plus importante à Hollywood est non. Tu dois apprendre à dire non et tu dois laisser ton cœur te dire ce que tu aimes.» Ça peut être un scénario ou un réalisateur avec qui on veut travailler.

Qu’est-ce que vous dit votre cœur?
J’ai arrêté la folie dans laquelle j’étais plongé pendant cinq ans. J’ai arrêté de regarder si mon nom est au haut de l’affiche ou non. À la place, je me concentre sur les gens. Cette façon de voir les choses m’a permis de travailler avec Woody Allen [You Will Meet a Tall Dark Stranger] et après avec Steven Soderbergh, dans un film qui prendra l’affiche l’année prochaine [Haywire]. Jean-Jacques Annaud m’a aussi approché pour un projet [Black Gold]. Maintenant que j’ai 51 ans, je pense à ce que je veux vraiment. Je me sens beaucoup plus détendu. Peu importe où je vais, je ne suis pas anxieux. Je ne surfe que sur les bonnes vagues, mais je n’essaie pas de surfer s’il n’y a pas de vagues. Donc, je me sens beaucoup mieux.

Dans The Skin I Live In, vous jouez un personnage effroyable qui n’est pas sans rappeler Frankenstein. Comment avez-vous approché ce rôle?
Je l’ai joué d’une façon très minimaliste, très contenue et économe. C’est important, car je joue un monstre. C’est presque le monstre dans Alien. On ne vous le montre jamais et c’est pour cette raison qu’on l’imagine plus gros qu’il l’est en réalité. Si on le montre, vous allez connaître la règle, tous les paramètres et vous saurez comment l’attaquer. Si on ignore qui l’on confronte, c’est plus troublant.

C’est aussi un film qui aborde la chirurgie esthétique extrême. Votre personnage est un maestro du scalpel. Est-ce que le film a changé votre vision de la chirurgie esthétique?
Non, pas le film, je ne subirai jamais de chirurgies esthétiques. Je comprends les gens qui le font. On vit dans un monde où il ne faut pas associer la chirurgie esthétique à l’isolation. On vit dans une société qui pousse tout le monde à être beau, pas seulement beau, mais jeune, c’est contre nature. Hollywood en représente la quintessence parce que les gens vivent de leur image et ressentent constamment cette pression.

Avez-vous faim?
Oui! Est-ce que ça veut dire que c’est l’heure de mon déjeuner?

Le chat Potté sera à l'affiche à compter du 28 octobre prochain.