La honte: à hauteur d’homme

La honte: à hauteur d’homme



Michael Fassbender
est tombé des nues lorsqu’il est allé à la rencontre de dépendants sexuels. Pour donner un visage à la maladie, il s’exhibe sans honte dans Shame

Voilà déjà plusieurs heures que Michael Fassbender enchaîne les entrevues à la queue leu leu. La star de 34 ans est de passage dans la Ville reine pour défendre Shame, son plus récent long-métrage.

Je lui propose d’entamer notre conversation en jasant d’un tout autre sujet: son premier rôle dans une publicité pour la télé, alors qu’il étudiait les arts dramatiques au Drama Centre de Londres. Fassbender éclate de rire. Il sait bien qu’il ne s’agit pas du moment le plus glorieux de sa carrière.

«C’est une pub pour une compagnie aérienne, se souvient-il. Je me réveille dans un lit, sans trop savoir où je me trouve. Je réalise que je suis dans la chambre à coucher d’une belle fille. Je pousse un immense soupir de soulagement. Puis, je me lève flambant nu pour aller dans le frigo me chercher quelque chose à boire. J’agrippe la pinte de lait. Je me retourne soudainement, allume la lumière et découvre la mère de ma conquête assise devant moi. Et je suis à poil. Puis le slogan apparaît: «La compagnie aérienne SAS, quand vous préféreriez vous retrouver ailleurs.»

Le tournage n’aura duré qu’une journée, mais il aura été marquant: «Lors des répétitions, je me promenais sur le plateau en sous-vêtement. Je pensais qu’on me donnerait un cache-sexe ou quelque chose de similaire pour le tournage. Eh bien non! On m’a seulement dit: «Michael, on va commencer à filmer. Enlève ton caleçon.» C’est ce qu’on appelle un vrai baptême de feu!»

La totale  
Il le concède: cette pub ne pouvait en rien le préparer pour Shame. Fassbender campe un New-Yorkais accro au sexe qui tente de s’effacer et d’oublier ses soucis dans la grisaille de sa tour à bureau. La routine de son personnage est bousculée le jour où sa sœur vient frapper à sa porte et lui demande si elle peut dormir sur son canapé pour quelques jours. Il ne peut plus vaguer aussi aisément d’une fille à l’autre, mais doit plutôt s’embaucher des prostitués, s’organiser des orgies dans des chambres d’hôtel et visiter des clubs de sexe lugubres et miteux. Et tout cela est exhibé en long et en large dans le film, sans censure ni concession.

«Le tournage aurait difficilement pu être plus inconfortable. J’avais le sang glacé tous les jours à devoir me dévêtir et faire un tas de trucs devant tant de gens. Je n’ai pas eu le choix d’arrêter d’y penser et de plonger tête première. Et puis, après tout, j’étais quand même conscient de ce dans quoi je m’étais embarqué. Je ne pouvais pas vraiment passer mon temps à rouspéter (rires)!»

Voir grand
Fassbender a visionné le film pour la première fois cet automne, en compagnie de 600 spectateurs. «J’ai passé la plus grande partie de la projection avec les mains devant les yeux. Je ne suis vraiment pas un exhibitionniste. C’est tellement étrange de se voir en pleins ébats amoureux au grand écran. Bien sûr, je me rappelle avoir fait tous ces trucs, mais de les voir l’un à la suite de l’autre m’a donné un choc. En plus, j’ai vu le long-métrage pour la première fois pendant la Festival de Venise, ce qui ne pouvait pas être plus surréaliste!»

Surréaliste, aussi, parce que l’acteur est reparti de la prestigieuse manifestation cinématographique avec la statuette du meilleur acteur. En acceptant cet honneur, il a remercié «son héros», le cinéaste Steve McQueen. Shame est la deuxième collaboration des deux hommes. Ils ont aussi mis en images Hunger, qui avait valu au réalisateur la Caméra d’or à Cannes, en 2008. Depuis, Fassbender s’est retrouvé au haut de l’affiche de plusieurs productions, dont l’un des blockbusters de la saison estivale (X-Men: Première classe), le plus récent opus de Quentin Tarantino (Inglourious Basterds) et de David Cronenberg (A Dangerous Method, au cinéma le mois prochain).    

Est-ce que Fassbender a eu quelques doutes avant d’accepter de s’exhiber sous toutes ses coutures, alors qu’il flirte dorénavant avec les plus grands studios d’Hollywood? «Pas du tout! Cette histoire devait être racontée. La dépendance sexuelle existe. Les gens en rit ou ne veulent pas en parler parce que c’est plus simple. De nos jours, le sexe s’affiche partout et tout le temps. C’est normal, il s’agit d’une industrie lucrative. Et je ne parle pas que de la pornographie, tout tourne autour du sexe aujourd’hui. Comme société, il faut prendre nos responsabilités. Nous avons créé ce monstre et des gens en souffrent.»

La mémoire dans la peau
Pour se préparer pour un rôle, Fassbender utilise toujours la même technique: «Je lis et je relis le scénario jusqu’à ce qu’il m’habite, que j’ai l’impression de le porter sur moi comme une deuxième peau.»  

Mais pour ce rôle, il a tenté quelque chose de nouveau: «Je suis allé à la rencontre d’accros sexuels. Ils m’ont raconté leurs histoires. Ils m’ont donné ce que j’avais besoin pour comprendre mon personnage. C’est eux qui m’ont le mieux expliqué leur problème avec l’intimité. L’idée de recevoir des câlins ou de s’investir émotionnellement les traumatise tous. Ils ne se sentent pas en sécurité dans ce genre de situations. Toutes ces rencontres m’ont permis de donner vie à mon personnage.»

Le tournage a débuté quelques mois après le scandale de Tiger Woods, jetant aussitôt un éclairage nouveau à la maladie: «C’était une nouvelle importante partout à travers la planète, mais je ne voulais pas trop y penser. Je me rappelle toutefois avoir souhaité que cette controverse ne l’empêche pas de bien jouer au golf! Ces choses sont tellement de l’ordre de la vie privée, je tente vraiment de ne pas trop m’y attarder.»

En fait, ces jours-ci, la star préfère s’attarder à un nouveau projet cinématographique. Il retrouve pour une troisième fois Steve McQueen. Le projet s’intitule Twelve Years a Slave. Il est inspiré de la vie de Solomon Northup, un New-Yorkais qui a été kidnappé à Washington, en 1841, et qui a travaillé comme esclave dans une plantation de coton en Louisiane jusqu’en 1853. Fassbender partagera l’écran avec l’acteur Chiwetel Ejiofor (Inside Man).

«Steve n’a qu’à me dire où aller et quand, et j’y serai. Notre relation de travail est honnête et stimulante. Nos collaborations m’effraient, mais me donnent aussi des ailes.» Y a-t-il un projet qu’il souhaiterait se faire proposer par son ami cinéaste? «Je ne sais pas. Peut-être un musical. On pourrait bien rigoler!»



La honte
prend l'affiche le 16 décembre.