Le père intérieur

Le père intérieur


Notre première question est une simple formalité, le temps de laisser la star s’enfoncer dans un fauteuil de sa chambre d’hôtel: «Comment allez-vous, Javier Bardem

«Beautiful!», lance l’acteur de 41 ans, de passage au Festival international du film de Toronto pour la première nord-américaine de son long-métrage intitulé… Biutiful.

Belle, effectivement, semble être la vie de l’acteur ibérique. Autant sur le plan amoureux que professionnel. Javier Bardem a épousé la ravissante Penélope Cruz qui a récemment accouché de leur premier enfant. Plus tôt, en 2008, son talent l’a propulsé au sommet: il est devenu le tout premier Espagnol à remporter l’Oscar du meilleur rôle de soutien masculin pour son interprétation d’un tueur dans Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme, des frères Ethan et Joel Coen.

Depuis, son charisme lui permet de voyager avec aisance entre les histoires d’amour telles Vicky Cristina Barcelona ou Mange prie aime, et les drames comme L’Amour aux temps du choléra et, aujourd’hui, Biutiful.

Pour son plus récent opus, Bardem a eu la chance de se retrouver devant la caméra d’un réalisateur qu’il admire, Alejandro González Iñárritu (21 grammes, Babel). Tourné en espagnol dans les bas quartiers de Barcelone, Biutiful raconte l’histoire d’un père de famille qui lutte pour sa survie et celle de ses deux enfants. Prêt à tout pour gagner de l’argent, il soudoie les policiers, «loue» des travailleurs chinois illégaux à des manufactures en ruines et à des chantiers de construction douteux en plus de s’impliquer dans la vente de faux Prada, Louis Vuitton et Chanel. Un jour, une nouvelle réalité le frappe de plein fouet: un cancer le ronge. Il n’a plus que quelques mois à vivre. Au pied du mur, il emploie ce peu de temps pour mettre de l’ordre dans sa vie et protéger ses proches. Un film qui fait réfléchir. Et sur lequel Bardem a beaucoup à dire.

Le voici donc qui s’installe devant nous. Coke diète dans une main et cigarette dans l’autre, il nous regarde en souriant. Vêtu d’un jeans, d’une chemise bleue cintrée et de souliers de course Prada (vraiment griffés, assumons-nous), l’acteur est prêt à nous parler, en beauté. Rétrospective et introspection.

Nous vous avons rencontré lors de la première nord-américaine de Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme, il y a trois ans. Depuis, beaucoup de choses ont changé dans votre vie.
Oui, et pour le mieux. Je suis béni et heureux. Je fais partie des 3 ou 4% des acteurs qui ont continuellement du travail, alors que la majorité est sans emploi. Je vis de ce métier et tourne des films inspirants. J’avais toujours voulu travailler avec les Coen. Et je l’ai fait. Après avoir vu Amores Perros, j’ai voulu travailler avec Alejandro. Je l’ai fait aussi. Ma patience est récompensée. Depuis mes débuts, il y a 20 ans, j’ai toujours été patient. Ma mère était actrice, mes grands-parents étaient acteurs, je savais donc que ce métier est un marathon, une course de longue haleine. Difficile à concevoir dans une société qui nous enseigne à performer et à réussir très rapidement.

Après 20 ans, qu’est-ce qui vous motive à continuer?
La même chose: je fais ce que je fais parce que j’aime les gens. J’ai étudié la peinture et je me suis toujours concentré sur les visages et les corps. J’aime les gens parce qu’à travers eux, je me comprends mieux moi-même.

Est-ce que remporter un Oscar a changé votre vie?
Non, mais ça a été une belle occasion de célébrer. Gagner un Oscar signifie quelque chose seulement si tu es capable de célébrer cette victoire avec les gens que tu aimes. Sans quoi, c’est sans importance. J’ai invité 17 personnes à la maison. C’était une fête géniale.

Êtes-vous aussi à l’aise de tourner en anglais que vous l’êtes en espagnol?
Je suis beaucoup plus confortable qu’au moment du tournage de Before Night Falls. Quand j’ai fait ce film [en 2000], je ne parlais pas anglais. Ça a été difficile. Aujourd’hui, je peux m’exprimer librement. Vous comprenez ce que je veux dire, alors qu’il y a quelques années à peine, je vous aurais parlé aussi clairement que Tarzan. Quand tu travailles dans ta propre langue, c’est intuitif, facile de se plonger. En travaillant dans une autre langue, il est plus difficile de se laisser aller. À bien y penser, je ne sais pas si nous aurions été capables de faire ce film en anglais.

Vicky Cristina Barcelona et Biutiful dépeignent deux Barcelone bien différentes, l’une riche, l’autre pauvre. Laquelle correspond le mieux à la réalité?
Les deux. Ces réalités coexistent dans toutes les villes. À Barcelone, Madrid, Rome, Londres, Berlin, c’est la même chose. «Nous ne sommes pas comme cela», ont dénoncé des critiques espagnoles après avoir vu le film de Woody Allen. Ils diront la même chose en voyant mon nouveau long-métrage.

Avez-vous appris à propos de la paternité en faisant ce film?
Non, mais j’ai eu du plaisir avec les enfants. Ils sont fascinants, les petits. Ils ont la capacité de ne pas prendre le cinéma trop au sérieux. Ils sont capables de faire une scène, puis d’en sortir aussitôt. J’admire beaucoup cela. Ça me rappelle mes années de jeunesse: je pouvais me battre à l’épée contre de dangereux monstres de l’espace durant la récré et ensuite retourner en classe pour étudier tout de suite après. C’est ce qu’on appelle savoir jouer!

Biutiful raconte l’histoire d’un homme confronté à la mort. Est-ce que le scénario vous a fait réfléchir sur votre propre vie, sur le temps qu’il vous reste?
[après une longue pause] N’est-ce pas une chose à laquelle nous pensons tous, au moins une seconde chaque jour? Ne nous demandons-nous pas tous si nous faisons les bonnes choses? En tant qu’acteur, quand tu fais face à la mort avec horreur, comme dans ce film, tu as besoin de te demander quel est ton refuge, l’endroit où tu es bien. Un endroit où tu sens que la vie vaut la peine d’être vécue. La seule chose qui me vient à l’esprit , ce sont les gens que j’aime. Si tu es capable de prendre soin d’eux, tu es capable de prendre soin de toi.

Biutiful, film d'Alejandro González Iñárritu mettant en vedette Javier Bardem, prendra l'affiche dans quelques salles québécoises le 11 février. Le film est en lice pour l'Oscar du meilleur film étranger contre Incendies, alors ne manquez pas cette chance de voir la compétition!